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Quand le bruit se prend pour la grandeur

Quand le bruit se prend pour la grandeur

Ou comment on devient célèbre sans mérite Au Gabon, nous venons d’inventer un nouveau diplôme : la célébrité sans mérite. Et pourl’obtenir, il ne faut ni concours, ni diplôme, ni œuvre, ni talent. Un téléphone suffit. Une connexion Internet. Un peu d’audace. Beaucoup d’assurance. Et surtout, cette qualité devenue indispensable: faire parler de soi à tout prix.

Par Joseph Serge Mezui Obiang

On vous filme. On vous partage. On vous insulte. Vous répondez. On vous repartage. Et soudain, vous êtes devenu une «personnalité ». Mais personnalité de quoi ? Chut! Questiondangereuse.Être célèbre n’est pas être grand. Une récente affaire mettant en cause un activiste gabonais vivant en France, dont les propos insultants visant le Président de la République, la Première Dame et la mère du Président ont largement circulé sur les réseaux sociaux, illustre parfaitement cette nouvelle maladie de l’époque : confondre la violence verbale avec le courage.

Dans notre pays, l’insulte est devenue du «franc-parler ». La vulgarité ? Du «courage ». La provocation? De la « résistance ». L’humiliation? De la « liberté ». À ce rythme, notre prochain héros national sera celui qui criera le plus fort. Nous sommes entrés dans Une république où le décibel menace de remplacer l’argument. Soyons clairs: critiquer le pouvoir est un droit. Contester le Président est un droit. Dénoncer sa politique est un devoir citoyen lorsque cela est nécessaire.

Mais l’opposition politique n’est pas une autorisation de salir la parole publique. On peut combattre un président sans insulter sa mère. D’ailleurs, quand on doit convoquer la mère de son adversaire pour combattre ses idées, c’est généralement que les idées commencent à manquer. Le téléphone a donné un mégaphone à tout le monde, mais pas le talent.

Les réseaux sociaux ont démocratisé la parole. Tant mieux. Mais ils ont aussi démocratisé une confusionredoutable: nous avons pris la visibilité pour la valeur. 100 000 vues ne font pas une vérité.500 000 abonnés ne font pas un intellectuel. Un million de partages ne font pas une idée. Lecompteur de likes n’est pas un compteur de QI.

Avant, pour devenir célèbre, il fallait généralement avoir fait quelque chose. Aujourd’hui, ilsuffit maintenant de scandaliser. On provoque. Le pays s’indigne. Les réseaux s’enflamment.Les médias reprennent. Les influenceurs commentent. Et le provocateur conclut : «  Vousvoyez ? Je dérange donc je suis!«  Pas nécessairement, mon frère.

Il arrive qu’on ne dérange pas le système. On dérange simplement la décence et le vivre-ensemble.La célébrité n’est pas la grandeur Il faut rappeler cette vérité devenue aujourd’hui presque révolutionnaire : la célébrité est un fait alors que la grandeur est une valeur. Des tyrans ont été célèbres. Des dictateurs aussi.Des criminels aussi. Certains sont même devenus mondialement et tristement célèbres. La célébrité peut donc être une gloire. Mais elle peut aussi être une infamie.

On peut entrer dans l’Histoire par la grande porte. On peut aussi y entrer par la porte des toilettes. Le problème n’est donc pas d’être connu, mais de savoir pourquoi on est connu. Le grand frère numérique Nous avons également découvert une espèce nouvelle : le grand frère numérique. Celui-ci vit à Paris, Bruxelles, Dakar, Londres, Montréal ou ailleurs.

Depuis son canapé, il refait le Gabon. Il connaît tous les traîtres. Tous les patriotes. Tous les corrompus. Tous les ennemis.Tous les responsables. Et lorsqu’on lui demande : « Qu’as-tu construit ? » Il répond: – <<J’ai 300 000 abonnés. » Magnifique ! Le Gondwana vient d’inventer le CV à base de pouces levés.

Mais rappelons ici quelques évidences: un million d’abonnés ne fait pas un ingénieur; cent mille vues ne font pas une vérité; dix mille commentaires ne font pas un argument. Et un million de partages ne transforment pas une sottise en pensée. Laissons la justice faire son travailSi des propos constituent des infractions, que la justice statue. Pas Facebook. Pas TikTok. Pas WhatsApp. Pas la foule. Pas les « patriotes » autoproclamés. La République n’a pas besoin de lyncheurs numériques. Elle a besoin de droit. Car répondre à l’insulte par la vengeance, c’est simplement changer de rôle dans la même pièce.

Et si nous changions enfin nos héros? Le vrai sujet est peut-être là. Quels modèles proposons-nous à notre jeunesse ? Des gens qui ont beaucoup parlé ? Ou des gens qui ont beaucoup construit ? Des influenceurs? Ou des enseignants? Des polémistes? Ou des chercheurs? Des provocateurs? Ou des créateurs?Des célébrités de quelques jours? Ou des femmes et des hommes dont l’œuvre peut nous survivre ? Un pays qui n’offre plus de grands exemples à sa jeunesse finit toujours par lui offrir degrandes audiences.

Alors, pour reprendre la fameuse formule de mon maitre du CM2, parce que les tonneaux vident font beaucoup de bruit, cessons de mesurer les hommes au bruit qu’ils produisent. Mesurons-les à ce qu’ils laissent. Car alors que la célébrité demande un public, la grandeur, elle, n’en a pas besoin. La célébrité dit : « Regardez-moi ! » La grandeur demande : « Qu’ai-je apporté ? » Et voici peut-être la seule question qui devrait désormais compter: lorsque les téléphones seront éteints, les algorithmes passés à autre chose et les abonnés dispersés, que restera-t-il de vous? Si la réponse est « mes vidéos », c’est déjà une réponse. Mais si la réponse est << manœuvre », alors vous avez peut-être commencé à comprendre la différence.

Au fond, le Gabon n’a pas un problème de célébrités. Il a un problème de critères. Nous avons tellement perdu le sens de la grandeur que nous applaudissons parfois le bruit parce que nous ne savons plus reconnaître la musique. Et le vieux papa du quartier résume tout cela en une phrase: «Quand il n’y a plus de soleil, même le néon se prend pour une étoile. »

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